Le pigeon



Le pigeon
Le pigeon

Pas belle. Vraiment pas aux normes top models ! Aucun charme non plus, ni dans le regard ni dans la voix. Le pire : limitée niveau mental. Carrément vulgaire. Et pourtant cette insignifiante ob-tiendra son paradis terrestre : un garçon mignon, diplômé, correc-tement éduqué.
Miracle ? Enfiellée par les humiliations, cataloguée boudin, soutenue par une mère mégère aussi écervelée, elle sait son avenir limité à un médiocre de son espèce ou, qu'un samedi soir, elle doit piéger un brave gars, oh pas une lumière quand même, largué depuis peu, prêt à tout pour abréger le deuil de sa plus belle histoire d'Amour, un jeune qui se sent déjà vieux, ne peut ne veut plus croire aux grands sentiments, un déboussolé hanté par l'amère angoisse, qu'il sent monter, de finir seul, et malheureusement sans pote pour l'entraîner dans une fiévreuse errance salvatrice entre bières, décibels et cannabis.
Il se vomit tellement face à cette douleur la plus cruelle jamais ressentie, jusqu'à pleurer si personne ne m'aime j'préfére crever..., que, quand légèrement enivré le dégoûté aperçoit cette vulgarité personnifiée, il se dit, et se marre doucement : j'me f'rais même ça !
Ses boules de graisse l'écoeurent, le renvoient à la sveltesse passée, et elle se laisse tripoter. Oh toi tu sais t'y prendre avec les femmes. Attends. Pas ici. J'suis pas une qui couche le premier soir mais toi c'est différent, t'es l'homme de ma vie. S'il l'enfile (avec préservatif) sur la banquette avant droite abaissée de sa vieille tire et se barre en lui refilant un faux nom et le numéro d'une cabine, il est sur l'une des bonnes voies ; une issue de secours certes, pas la panacée ni l'idéal. Mais cette forcément échaudée sait qu'il faut jouer serré, ne pas crier victoire trop tôt, qu'il faut rapidement l'enchaîner. Le plus rapidement possible on se met ensemble ("tu ne vas pas toujours rester chez ta mère"), puis on déclare le concubinage à la mairie. Honnêtes nous ! Du patelinage. D'aucuns essayeront de lui dessiller les yeux, il n'écoutera personne, il les évitera, pas la force d'une franche discussion avec ce coeur ensanglanté sur la table. Car l'inoubliable princesse déifiée règne toujours, et toujours la hantise d'une dépression, cette peur de finir seul, l'impossibilité chronique de recommencer une histoire saine, la certitude qu'une fille bien le plaquerait de nouveau.
Fréquenter la racaille, elle, ses incontournables parents et "amis", ne l'ayant pas encore totalement abruti (ça risque pourtant d'arriver un jour ; la vulgarité peut même déteindre sur l'élite, alors sur le Français moyen), il réalise, surtout dans le regard des autres, être tombé bien bas mais se croit irrémédiablement condamné à si peu vous ne pouvez pas comprendre, dans mon cas me caser c'est déjà bien, c'est mieux que rien...
J'suis pas heureux mais faute de mieux j'joue le jeu, j'dis je t'aime, je t'aime pour toujours, je t'aime pour la vie, cette vie elle est ratée, il me faudrait un miracle. J'attends un miracle. Godot.
Le fâcher avec sa famille et ses anciens proches est un plus, une carte supplémentaire. Ils ne me le reprendront pas ! J'ai gagné ! J'ai ma revanche sur cette putain de monde ! Ainsi coupé de toute lucidité il se renferme de plus en plus, intériorise ses frustrations, s'implique professionnellement ou associativement, et se convainc que c'est ça l'amour, s'habituer à quelqu'un. Un fatalisme assez répandu : peu importe que l'autre plaise vraiment, l'amour vient d'un besoin anxieux, un attachement soudé durant un moment d'angoisse. Il est désormais persuadé que si elle le quittait cela l'achèverait, et qu'il ferait tout pour la reconquérir.
Rapidement un enfant, deux, trois. La garce arrête alors son travail et le piégé s'échinera pour nourrir femme (monsieur le maire et monsieur le curé ont naturellement scellé cette défaite) et sales gosses. Pauvres petiots. Forcément vulgaires comme leur modèle mère. Qui les sauvera ? L'Education nationale ?
Quand le pigeon comprend que cette pouffiasse n'aurait dû être qu'un exutoire, il se lamente : en plus j'ai vieilli ; briser mes chaînes ? Une expression de jeunes. Trop tard, que faire seul ? En plus, divorce et pension alimentaire à charge. Galère. Mais encore la vie ! Tout ça pour ne pas avoir su qu'une présence ne remplace jamais l'Absence et qu'il faut s'y cogner, sur ce froid fond du gouf-fre, parfois des années, pour revivre, revivre une histoire saine.



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