Xuan VINCENT écrit des nouvelles depuis 1999 Les Terres Bleues nouvelles écrite en 2007
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LES TERRES BLEUES

1

- Ne te sépare pas de ce tableau, Luc, je t'en prie.
- Il est temps de changer la décoration, les souvenirs menacent de nous envahir. Un peu de sobriété sera la bienvenue !

Le regard de la jeune femme se porta sur la peinture. Elle se perdit dans son incroyable enchevêtrement végétal, aux teintes bleutées et vaporeuses, où nulle présence humaine ne s'y décelait. Revenant à la réalité, un voile de tristesse parut son visage. L'instant d'après, elle sourit à son ami et ses yeux verts reprirent leur lueur passionnée.


2

La fête battait son plein. Luc avait réuni tous ses proches afin de leur annoncer un événement. Avait-il obtenu le soutien d'un mécène, fait une nouvelle rencontre ? La soirée avançait et le jeune homme n'avait toujours rien révélé. Il paraissait réjoui et pourtant par moments l'air songeur.

- Vous êtes sans doute pressés de connaître la grande nouvelle ! Tournez vos yeux vers la jeune femme qui se tient près de la fenêtre et vous comprendrez la raison de mon bonheur. Au printemps dernier, j'ai fait la connaissance de Céline et je suis à présent décidé à enterrer ma vie de vieux garçon ! Nous nous marierons au début de l'été.

Des regards surpris s'échangèrent parmi l'assistance. On découvrit une jeune femme blonde, que peu avaient remarqué tant elle s'était montrée discrète. Luc poursuivit :

- Je vais bientôt quitter le Creusot, pour vivre avec Céline à Paris. Notre petit appartement ne pourra pas contenir mes tableaux. Les mettre à la cave m'aurait désolé. C'est pourquoi nous vous proposons un petit jeu, une loterie. Le premier qui répondra juste à une question sur le thème de l'art gagnera une de mes toiles.

Une oeuvre, représentant une belle jeune femme brune au regard vert, accompagnée d'un chat à l'air énigmatique, fut bientôt remportée par un des convives. De nombreuses autres furent attribuées, tantôt à un ami ou un parent de Luc. Toutes célébraient la beauté de cette femme au regard envoûtant. Seul changeait le décor. Les paysages, remarqua un invité, étaient d'une beauté irréelle, qui vous transportait dans un autre monde.


3

L'enfant, seul au milieu de cette assemblée d'adultes, commençait à s'ennuyer. Son attention fut attirée par un gros kangourou portant un petit dans sa poche. Il demanda à Luc s'il pouvait jouer avec lui. Le regard du jeune homme se troubla un instant. Puis il lui répondit qu'il pouvait s'amuser avec la peluche. Le gamin voulut sortir le petit kangourou, pour qu'il puisse se disait-il, gambader dans la prairie et se régaler d'herbe fraîche. A sa surprise, il trouva, glissé dans la poche, une jolie enveloppe ! « Pour Luc », déchiffra péniblement l'enfant. Il pensa que c'était une surprise pour l'homme qui invitait ses parents et vint le trouver, les mains cachées derrière le dos.

- J'ai une surprise pour vous !
- Pour moi ? C'est gentil !

Le garçonnet lui remit l'enveloppe, puis il partit, serrant le kangourou contre sa poitrine.

« Cher Luc,
Je suis venue te dire au revoir et ai trouvé la maison vide. Il est l'heure pour moi de rejoindre mon pays mais je ne t'oublierai pas. Je t'aime. La vie te porte vers de nouveaux horizons. Je te souhaite beaucoup de bonheur avec ta compagne. Galatée »

Galatée. Luc avait aussitôt reconnu l'écriture élancée de sa belle amie. Ces mots l'attristèrent. Il restait sans nouvelle d'elle depuis le jour où il avait voulu se séparer de sa première ouvre de jeunesse. Depuis, il espérait secrètement la revoir. Ce geste lui ressemblait : elle aimait communiquer avec lui par le biais de petits messages confiés à ses peluches. Depuis quand ce mot attendait d'être lu ? Pourquoi le quittait-elle et où était-elle à présent ?

Le reste de la soirée, le jeune homme fut partagé entre la joie de voir ses proches réunis autour de lui et le désir de rejoindre celle qui lui avait inspiré tous les tableaux réunis dans ce salon, à l'exclusion du plus ancien, réalisé peu de temps avant leur rencontre. Si une personne devait être présente ce soir-là, c'était bien Galatée et il ne savait comment la retrouver.


4

Luc n'arrivait pas à trouver le sommeil. Sa compagne dormait paisiblement à ses côtés mais ce soir-là son esprit était ailleurs. Devant ses paupières closes dansait le visage de Galatée. Son regard vert la fixait. Il semblait le supplier de venir la rejoindre, dans son pays. Mais vers où diriger ses pas ? Galatée était si secrète. Des années durant, il l'avait peinte inlassablement mais il réalisa qu'il ne connaissait presque rien de sa vie.

Il la revit entrer un midi de fin d'automne dans sa vie. Une jeune femme semblait endormie dans le jardin où il avait coutume de se promener. Perdue au milieu d'un étonnant désordre végétal, sur un tapis de feuilles mortes. Intrigué, il s'était approché de la belle inconnue. Elle avait ouvert les yeux et lui avait demandé où elle se trouvait. Elle avait oublié jusqu'à son nom. Il était tombé sous le charme de son regard vert et depuis ce jour elle était devenue son inspiratrice, sa discrète confidente.

Galatée, quel était son pays ? Depuis le jour de leur rencontre, elle n'avait pu recouvrer la mémoire. Son passé s'arrêtait au moment où il l'avait trouvée endormie dans ce jardin. Il l'avait baptisée Galatée, en souvenir de l'héroïne de ses lectures d'adolescent solitaire. Elle avait appris à aimer la vie paisible du Creusot et se plaisait à parcourir les collines environnantes. Son visage métissé et l'accent indéfinissable qui était le sien faisaient penser à de lointaines contrées. La terre était si vaste, comment la rejoindre ?

Perdu dans ses pensées, Luc en oubliait la nécessité de se lever tôt le lendemain. Dans son message, Galatée lui révélait l'aimer encore. Il aurait dû le savoir. Néanmoins bien vite son attention avait été distraite par d'autres femmes, jusqu'à sa récente rencontre avec sa compagne. Cette pensée le tourmentait. Il se reprochait de n'avoir su être suffisamment attentif à celle qui avait toujours répondu présente à ses appels, lorsqu'il voulait créer un nouveau tableau et se plonger dans son beau regard vert. Elle était partie sans avoir pu lui dire adieu, il se devait à présent de tout mettre en ouvre pour partir à sa recherche ! La fatigue finit toutefois par avoir raison de lui. Ses yeux se fermèrent et les traits de son visage s'apaisèrent.



5

Galatée dansait, gaie comme une enfant, vêtue d'une robe mauve, dans une clairière aux surprenantes tonalités bleutées, éclairée par la faible lueur de la lune. Sa peau et ses cheveux avaient pris eux aussi une couleur bleue, très pâle pour sa carnation, plus sombre pour sa chevelure. Seuls ses yeux avaient gardé leur teinte verte. Par un sourire, elle l'invita à entrer dans la danse. Il plongea dans son regard et fut effrayé par l'image qui s'y reflétait. Il se vit, l'air las et prématurément vieilli. Etait-ce bien lui ? Il allait crier d'effroi lorsqu'il découvrit sa compagne, Céline dormant paisiblement à ses côtés. Luc la regarda, l'air ému, elle était d'une candeur si touchante. Le sommeil toutefois ne revenait pas et Luc finit par se lever. Son premier geste fut de se regarder dans le miroir. Il aperçut un homme à la mine fatiguée, aux tempes commençant à grisonner. Où était passé le jeune homme plein de vie qu'il était encore il y a quelques années, qui croyait mourir!
si un jour il devait arrêter de peindre ?

Soudain, le passé se mit à affluer. Galatée était partie sans laisser de trace. Longtemps, il avait essayé de la retrouver, en vain. Il avait fini par abandonner ses recherches. Au contact de son épouse, Céline, il s'était beaucoup assagi. Il se gardait de regarder les autres femmes, sa compagne étant d'un tempérament extrêmement jaloux. Ne lui avait-elle pas demandé peu après leur rencontre de se défaire de tous les tableaux représentant Galatée ? Très vite, ils avaient eu leur premier enfant, un garçon, puis une fille. Les premiers temps, il avait espéré poursuivre son art mais depuis le moment de la disparition de Galatée, il n'avait pas retrouvé l'inspiration. Il avait essayé de faire le portrait de sa compagne pourtant aussi jolie fût-elle, elle ne lui inspira pas les merveilleux tableaux qu'affectionnaient ses proches. Le manque de temps, un travail toujours plus prenant et la vie de père de famille, firent le reste. La peinture faisait désormais partie de son passé. I!
l était heureux dans un sens. Toutefois l'envie de se remettre à ses pinceaux lui revenait par moments, telle une poussée de fièvre. Mais les impératifs de sa vie le ramenaient vers la réalité : il n'y avait pas de place pour la création dans l'existence qu'il s'était bâtie. Qui était-il aujourd'hui, Galatée le reconnaîtrait-elle ?

Il entendit une voix, celle-là même de Galatée. Ce n'était pas la première fois que ce phénomène se produisait mais craignant de passer pour fou, il ne s'en était encore ouvert à personne.

- Luc, je ne t'oublie pas. Es-tu heureux dans ta vie ? Je sais que je ne puis t'aimer mais il me plairait tant de te revoir. Viens, si tu le souhaites, me rejoindre dans mon pays.
- Où es-tu, quel est ton pays ? Je ne sais d'où tu viens. se surprit à murmurer Luc.
- Tu m'as cherchée loin, cela me touche. Retrouve le chemin de tes rêves et tu arriveras jusqu'à moi.
- Je ne te comprends pas, Galatée. Aide-moi je t'en prie, cela fait si longtemps que je te cherche.

La voix se tut et Luc se retrouva seul dans le séjour. L'air hagard, son regard se posa sur la pièce foisonnante de bibelots, aux murs nus ornés de toiles sans grand intérêt, à l'exception du seul tableau que Céline avait bien voulu garder, sa première oeuvre. Elle faisait partie du décor et cela faisait longtemps qu'il ne lui accordait qu'une attention distraite. A cet instant, il ressentit le besoin de l'observer plus attentivement. Une vague de nostalgie l'envahit.

Cette peinture remontait à une période douloureuse de sa vie où il avait manqué devenir aveugle. Il s'était lancé à cour perdu dans cette peinture, tant que sa vue lui permettrait de la poursuivre. Une vision s'était imposée à lui, une forêt dense, vierge de toute présence humaine, bleutée comme la nuit vers laquelle il se préparait à entrer.


6

Luc entendit le hennissement d'un cheval, tout près de lui. Il leva les yeux et découvrit un regard vert qui ne pouvait appartenir qu'à une femme.

- Galatée !
- Je suis si heureuse de te voir, Luc. J'ai craint que tu ne m'oublies mais j'ai toujours gardé l'espoir que tu me retrouves.

Luc voulut lui dire combien elle avait compté pour lui et le vide qu'elle avait laissé depuis son départ. Les mots pourtant ne venaient pas. La cavalière mit pied à terre et s'approcha de lui. Elle continuait à lui sourire, il ne put se détacher de son regard. Un muet dialogue se tissa, sans mot ils exprimèrent tout ce qu'ils ne s'étaient encore jamais dit.

La première, Galatée rompit le charme. Un rayon de soleil éclairait son visage. Elle était toujours aussi belle et avait gardé sa grâce féline, son air passionné. Il semblait que le temps n'avait pas eu de prise sur elle. Elle était vêtue d'une robe légère de couleur fauve, sa longue chevelure brune lui tombait sur les reins, on eut dit une nymphe chasseresse. La jeune femme l'invita à monter en croupe et à bien se tenir à sa taille.

- Ne lâche pas prise, Luc ! Sheïtan connaît le chemin, il ne s'arrêtera pas.

Le paysage défilait sous les yeux étonnés de Luc. Il voulait parler à Galatée mais aucun son ne sortait de sa bouche. Il ne pouvait que s'accrocher à la taille de la jeune femme et regarder.

Au bord d'une rivière argentée, des enfants, un garçonnet et une petite fille, s'amusaient à pêcher des étoiles tombées pendant la nuit. Plus loin, au pied d'un saule aux feuilles d'or, un adolescent solitaire surprenait des nymphes en train de faire leur toilette. Il s'apprêtait à dérober les habits de la plus jeune lorsqu'elles s'aperçurent de sa présence et s'enfuirent dans les feuillages en riant. Plus bas vers le sud, un étudiant peignait un paysage fantastique. Luc ne voyait pas son visage. Une jeune femme sortit du tableau, elle avait la démarche souple et le regard vert de Galatée. Les scènes défilaient et Luc sentait comme un malaise s'installer en lui. Il n'avait jamais parcouru ces lieux et pourtant il avait le sentiment de les reconnaître.

Soudain, le cheval arriva au bord d'un précipice. Il ne ralentit pas pour autant son allure, à la frayeur de Luc. Au contraire l'animal prit son élan et se mit à galoper dans le ciel, toujours plus haut, vers l'orient. Ils se retrouvèrent à peut-être mille pieds du sol. Luc, surmontant sa peur du vide, serrant la taille de Galatée, se laissa aller à l'émerveillement. Ils survolèrent une immense forêt puis la mer, couverte de petits moutons. Ils étaient seuls dans l'espace, le seul bruit perceptible était leur souffle.

Luc regarda en bas et fut pris de vertige. La bête, sentant la peur de l'homme, se mit à redescendre vers la terre. Ses sabots laissaient derrière elle un sillage de vapeur. A mesure qu'ils se rapprochaient du sol, Luc reconnut un lieu qui lui était cher : le jardin où il avait fait la rencontre de Galatée. Une lune rousse éclairait le paysage. La jeune femme fit arrêter le cheval et invita Luc à mettre pied à terre.

- Nos chemins se séparent, Luc, je dois revenir vers mes terres. Ici je mourrai vite de tristesse. Les tiens t'attendent.
- Pourrais-je te revoir ?
- Tu connais à présent mon pays. J'ai longtemps espéré ta venue, tu y seras toujours le bienvenu.

Le visage de Luc s'éclaira d'un large sourire. Après un silence, il poursuivit.

- Qui es-tu, Galatée ? Ton pays est bien étrange.
- Te souviens-tu des Terres bleues, celles que tu voulais atteindre à l'époque où tu avais failli perdre la vue ? Des jours durant, tu les as peintes, sans relâche. Derrière la forêt bleue commence un autre monde, dont toi seul détiens la clé. Je viens de ce monde et te serai toujours reconnaissante de m'avoir tirée du néant. Mon visage, c'est celui dont tu gardes le souvenir. Le jour va bientôt se lever, Luc, je dois m'en aller. Ne m'oublie pas.

Luc la rassura par de douces paroles et, sans réfléchir, la pressa contre sa poitrine. Plus tard, la jeune femme revint vers son cheval et, après un dernier regard, s'envola dans le ciel. Luc le suivit des yeux, jusqu'à ce qu'elle se fonde dans l'espace. Il resta de son passage le sillage vaporeux du galop de Sheïtan. Puis il ne vit plus que les étoiles scintiller tout autour de lui.


7

Une matinée d'automne, un passant découvrit un homme endormi dans le parc où il avait l'habitude de se promener. Il était couché en chien de fusil dans l'espace le plus sauvage du parc, près d'un vieux tronc abattu par la tempête, sur un amas de feuilles mortes. Ses tempes étaient argentées et ses habits élégants. Il fut frappé par l'expression de son visage, sereine. Il voulut le réveiller. L'inconnu lui adressa un regard étrange, « Galatée ! », s'était-t-il exclamé. L'homme semblait hagard, il ne put lui expliquer la raison pour laquelle il se trouvait là. Il finit toutefois par retrouver ses esprits et s'en retourna chez lui.

En chemin, Luc eut une vision. Les Terres bleues étaient là, toutes proches de lui. Dès lors, il n'eut de cesse de retrouver le chemin. Un matin, la voix de Galatée se fit de nouveau entendre. Elle le pressait de le rejoindre. Galatée l'accueillit, son regard vert était toujours aussi beau. Il avait beaucoup de questions à lui poser mais elle restait toujours aussi secrète. Puis elle lui remit son cheval et le laissa parcourir seul ses terres. Au cours de cette cavalcade, Luc découvrit un chevalet abandonné qui semblait l'attendre. Il s'installa devant la toile vierge. Des images, venues des Terres bleues, se bousculaient dans sa tête. Sans plus hésiter, sous son pinceau il leur redonna vie.

Au fil des jours, l'appartement se remplit de toiles de Luc. A l'étonnement de ses proches qui se demandaient comment il avait pu se remettre à la peinture. Les toiles étaient pourtant bien là, preuve de la vitalité nouvelle de l'artiste. Toutes étaient dans les tons bleus. Des paysages et des personnages étranges, cavalière surgissant du brouillard, enfants au visage de lune cheminant vers une grotte, sirène aux yeux d'émeraude regardant vers une forêt lointaine, semblaient sortis d'un songe.

Derrière la forêt bleue, un regard vert fixait Luc. Galatée lui souriait et regardait les tableaux avec émerveillement.


Xuan VINCENT
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